Clovis, volontaire de solidarité internationale pour JRS au Tchad

© JRS

Clovis a quitté N’Djaména il y a peu, après 2 ans et demi passés au Tchad en tant que volontaire de solidarité internationale (VSI) avec la Délégation catholique de coopération (DCC) à Jesuit Refugee Service (JRS). Une expérience riche, qu’il a accepté de partager avec nous.

09/01/2018

Qu’as-tu fait avant d’arriver au Tchad ?

J’ai un diplôme d’ingénieur spécialisé en conception de produits & innovation. J’ai eu la fantastique opportunité de rejoindre Décathlon à ma sortie d’école, en tant qu’animateur de l’innovation IT. J’ai pu allier trois grandes passions : le sport, la conception de produits et les nouvelles technologies. C’était un boulot très fun, avec pas mal de responsabilités, il y avait tout à faire, on pouvait tout explorer, c’était fou. On faisait beaucoup de veille, on avait des accords avec des grands comptes (Microsoft, Google…) et des start-ups pour tester toutes les nouvelles technologies qui nous intéressaient (les débuts de la Kinect, les Google Glass, l’Oculus Rift, le RFID, de la robotique, des produits connectés comme des baskets avec capteurs ou des ballons de foot qui indiquent la vitesse de frappe...). C’était une belle expérience, j’ai rencontré des gens passionnés et passionnants, mais petit à petit je me suis demandé si je voulais faire ça toute ma vie, si cela avait vraiment du sens…

Pourquoi avoir choisi de partir comme volontaire de solidarité internationale ?

Après des voyages au Cameroun, en Inde et en Géorgie, qui m’ont notamment permis de rencontrer des volontaires qui avaient le courage de vivre leur vision du monde, je me suis dit qu’il était temps que je me bouge un peu. Après 4 ans à Décathlon, j’ai contacté la DCC avec l’envie de devenir coordinateur terrain pour une ONG. J’ai refusé une offre au Cameroun (je ne me voyais vraiment pas quitter mon job pour travailler dans un hôpital financé à 50% par une compagnie de l’agroalimentaire…) et j’ai fini par atterrir à Guéréda, où niveau challenge, j’ai été servi !

Peux-tu nous parler de ta mission ?

J’étais coordinateur du projet d’éducation tertiaire chez JRS pour les deux camps de réfugiés de Guéréda. On a démarré des cours d’informatique et d’anglais, dans l’objectif de permettre aux réfugiés d’accéder à un diplôme en ligne. C’était très prenant : un nouveau projet à lancer, ce sont des infrastructures à trouver, des professeurs et des élèves à recruter et sensibiliser, des relations avec les bailleurs, les autorités et l’ONU à gérer, la réalité d’un camp de réfugiés du Darfour avec laquelle se confronter… vraiment un autre monde ! Et un isolement très prononcé… Heureusement je suis arrivé avec Brice, lui aussi volontaire DCC, ma « personne ressource », avec qui j’ai pu partager les moments forts et les galères.
Après cette année vraiment fondamentale dans ma petite vie, je suis devenu assistant programme au bureau national, à N’Djamena. J’ai pu à nouveau avoir une vie sociale, faire du sport, manger autre chose que du riz et du poulet et retrouver un peu de confort (plus besoin d’âne pour amener l’eau à la maison…). 

Quelles étaient tes conditions de vie ?

Les conditions de vie n’ont absolument rien à voir entre Guéréda et N’Djamena. J’ai eu beaucoup de chance de vivre ces deux expériences, je crois que cela m’a permis de ne pas me lasser trop vite du Tchad. Les retours à la capitale après des mois dans le désert, c’était un vrai festival pour les papilles… on aurait pu faire n’importe quoi pour un yaourt ou alors pour une pizza !!!
Guéréda est un village pas très loin de la frontière soudanaise, planté au milieu du désert. Pas d’eau courante dans la base mais l’électricité presque tout le temps, grâce au générateur du Haut comité aux réfugiés. Les conditions de sécurité sont assez strictes (pas le droit de sortir du village sans escorte), il fait parfois très très chaud (pas de climatisation et le toit en tôle n’aide pas à rafraîchir la chambre), et l’hiver est très froid, très sec… Je n’y étais pas préparé ! Il n’y a pas de vitre aux fenêtres, juste des moustiquaires, aucun endroit chaud à part le sac de couchage… on a redécouvert les saisons. Le riz, la tomate et l’huile d’arachide (toute l’année), parfois des fruits importés du sud ou du Soudan, pendant une semaine on se goinfrait de mangues, plus tard c’était les pastèques, parfois les goyaves… pas toujours facile, mais c’était aussi une façon de vivre comme tout le monde, même si on avait un mur d’enceinte, des gardiens, on vivait tous ça… sauf qu’on se focalisait plus sur le riz que sur la boule, faut le reconnaître !
A N’Djamena, on ne peut pas se balader comme on veut, mais c’est confortable. Il y a plein de copains, il y a une vie culturelle (bravo à l’Institut français du Tchad), des restos, les distractions ne sont pas très variées mais elles existent. A Guéréda, on a créé un molkky avec des chiffres arabes au bout d’un mois…

Quels sont tes meilleurs souvenirs ?

L’intégration à Guéréda n’est pas facile, il y a des barrières assez importantes. Finalement je me suis senti plus proche des réfugiés avec qui je travaillais que des tchadiens du village. Après un peu de temps, une relation de confiance s’est créée, suffisamment pour que certains aient envie de me raconter leur histoire, leur fuite du Darfour. Je ne qualifierai pas ça de meilleur souvenir, mais c’est quelque chose qui m’a marqué durablement, une réalité qu’on ne peut plus ignorer et qui a eu un impact vraiment fort sur ma vie.
J’ai eu des discussions inimaginables avec les réfugiés. Il y a eu une période (peut-être au moment où un des réfugiés du camp est parvenu à s’installer en Europe) durant laquelle plusieurs d’entre eux sont venus me voir pour m’expliquer qu’ils voulaient traverser le désert, la Libye, la Méditerranée. Bien sûr c’est une folie, j’essayais de les convaincre, mais au fond, quel espoir ont-ils dans le camp ? L’une des rares réponses, l’une des rares opportunités, c’est de pouvoir obtenir un diplôme, un travail, pouvoir s’intégrer au Tchad. C’est ce qu’essaye de faire JRS ici, en particulier avec le programme d’éducation tertiaire. Donner un peu d’espoir. Et c’est autrement plus motivant de faire ça que de s’amuser avec les nouvelles technologies… même si les nouvelles technologies au service des déplacés, j’y crois aussi beaucoup !!!

Quelles ont été tes plus grandes difficultés ?

Je crois que j’ai eu à faire face à deux problèmes finalement liés : l’isolement (à Guéréda), qui nous faisait avoir le travail comme seule occupation, et l’engagement, la motivation, qui poussent à aller au-delà des limites… ce qui n’est pas bon du tout. Il est possible de bosser comme un dingue, parce qu’il y a toujours quelque chose à faire, un truc en plus, parce qu’on est là pour ça. Mais on peut très vite se « cramer » et avoir, au mieux, un comportement altéré, au pire être « out » pendant des semaines, ce qui est évidemment néfaste pour tout le monde. Il faut connaître ses limites, essayer de les repousser, bien sûr, mais rester raisonnable et prendre un peu de recul si on veut durer un peu et faire un travail pas trop mauvais. Plus facile à dire qu’à faire.

Qu’as-tu appris et qu’as-tu transmis durant ton expérience ?

La liste est trop longue… l’important c’est que je continue à avoir envie d’apprendre. Quant à ce que j’ai transmis, j’espère un peu d’espoir aux réfugiés. Et pas mal de bleus sur les chevilles des copains du foot !

Que retiens-tu du Tchad ?

Il y a peu de raisons d’être optimiste pour le Tchad, et a fortiori pour des réfugiés qui n’ont d’autre choix que d’essayer de s’y intégrer : la situation économique est vraiment dure, les jeunes diplômés ont d’énormes difficultés à trouver du travail (et ils sont chaque année plus nombreux), tous les pays voisins sont en crise… mais le Tchad peut aussi être fier d’accueillir autant de réfugiés malgré la situation difficile.
Et puis le Tchad reste pour moi un exemple de dialogue entre religions, ethnies, il y a des tensions, c’est sûr, mais aussi beaucoup d’espoir derrière tout ça. Dans mon travail, au quotidien, il y a 10 nationalités différentes, des chrétiens, des musulmans, des athées, des agnostiques, des spiritualités mystérieuses et des gens qui sont un peu tout à la fois, bref chaque jour il y a plus de 130 personnes de JRS qui tendent vers le même objectif, avec parfois de la pression, des frustrations, mais sans qu’il n’y ait jamais eu le moindre problème lié aux origines, aux croyances, au genre. Jamais je n’ai été témoin de quelque chose de ce type. Dans ces conditions de travail et de vie, je trouve ça vraiment beau.

Que vas-tu ramener du Tchad ?

Des pagnes et des arachides, qui cartonnent dans la famille !

Quels sont tes projets pour la suite ?

J’ai envie de continuer dans cette voie, car l’éducation me semble être un des rares moyens d’essayer d’améliorer les choses durablement. J’ai encore beaucoup de choses à apprendre mais il est très probable que je continue dans ce secteur dans un autre pays. En essayant de garder, dans un coin de ma tête, ce que peuvent apporter les nouvelles technologies aux déplacés : la voiture autonome ou la réalité virtuelle n’ont pas trop de sens pour des gens qui n’ont ni électricité ni eau, mais il y a des choses à faire (informatique pour apprendre, pour étudier, assistants virtuels, assistance aux déficients visuels ou auditifs…).

Portrait chinois - Si le Tchad était…

  • Un personnage célèbre : Antoine de Saint-Exupéry, pour le côté France Libre et le côté amoureux du désert.
  • Un animal : un chameau.
  • Un objet : une natte.
  • Un plat : si je dis le poulet yassa on va se moquer de moi… mais bon c’est notre petite tradition hebdomadaire à N’Djamena ! Et puis c’est meilleur qu’un sandwich omelette.
  • Une couleur : jaune orange, genre sable, genre désert.
  • Une chanson : C’est déjà ça, d’Alain Souchon.
  • Un film : peu importe, tant que c’est au Normandie (cinéma basé à N’Djaména)…
  • Un livre : Terre des Hommes, de Antoine de Saint-Exupéry.
  • Un sport : le marathon des sables préhistoriques, avec ravitaillement à la Gala (bière tchadienne très appréciée par les volontaires !).

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