Attention au volontourisme !

© Sarah Cayre/France Volontaires

Forme de tourisme conjuguant voyage et engagement volontaire, le volontourisme promet à des individus désireux de s’engager pour une cause, la découverte de nouvelles cultures tout en venant en aide à des communautés locales. Si les intentions de départ paraissent louables, dans les faits, des organisations proposent des séjours payants dont le modèle économique repose sur les profits tirés de cet engagement volontaire, bien souvent au détriment de l’intérêt général. Jouant sur la quête de sens des personnes en désir d’engagement, ces pratiques dérogent aux principes de qualité du volontariat. Cette "marchandisation" du secteur du volontariat entraîne des dérives dont les effets peuvent être plus ou moins graves pour les communautés d’accueil comme pour les personnes participant à ces séjours.

Le volontourisme, qu’est-ce que c’est ?

Né dans les années 1960, le volontariat à l’international a historiquement cherché à répondre à un double enjeu : agir par solidarité auprès des personnes les plus vulnérables, et éduquer les personnes qui s’engagent pour en faire des acteurs de changement, en ligne avec les démarches d’Education à la Citoyenneté et à la Solidarité Internationale (ECSI).

Depuis les années 2000, un fort engouement pour ces missions à l’international a été observé, exacerbé par l’avènement des réseaux sociaux et les tendances narcissiques qui peuvent en découler. En 2017, 40% des Français et Françaises de moins de 35 ans se disaient prêts à s’engager pour effectuer des missions à l’international (sondage : « Les Français et les engagements volontaires et solidaires à l’international », France Volontaires/Courrier International/Opinion-Way, novembre 2017).

L’appétence des citoyens pour le volontariat est donc bien réelle. Toutefois, devant un nombre limité d’opportunités à l’international, des alternatives se développent, parfois en contrepartie de sommes d’argent importantes et pour des projets ayant au mieux aucun impact sur le terrain, au pire des effets néfastes sur les communautés et les volontaires eux-mêmes. Il s’agit du phénomène du « volontourisme », néologisme formé des mots « volontariat » et « tourisme ».

Répondant à une forte demande des jeunes Occidentaux pour « partir faire de l’humanitaire » à l’étranger, le secteur du volontourisme est en pleine expansion depuis les années 1990 dans les pays-anglosaxons, et depuis le début des années 2000 en France.

Les offres de « voyage solidaire », « tourisme humanitaire » ou encore « missions solidaires » pullulent et certaines organisations à but lucratif exploitent le filon dans une logique commerciale, souvent au détriment des populations.

À regarder :

« Avec les meilleures intentions du monde », un reportage d’Envoyé Spécial diffusé le 3 mars 2017.

L’illusion de l’« humanitaire »

Reprenant les termes et les codes des grandes ONG, le volontourisme est trop souvent associé au domaine de l’aide humanitaire internationale. Mais ce secteur d’activité requiert des formations et des compétences spécifiques, pour des métiers qui se sont fortement professionnalisés depuis une vingtaine d’année. En effet, « l’humanitaire est un domaine complexe, avec des principes exigeants et qui requiert l’implication de personnes spécialement formées à cette fin. » (Carnet de bord Humanitaire).

Certains volontariats encadrés peuvent entrer dans cette catégorie. C’est le cas du Volontariat de Solidarité Internationale (VSI), ou encore du programme EU Aid Volunteers, pour lesquels des compétences spécifiques sont exigées.

D’autres dispositifs entrant dans les volontariats d’initiation et d’échanges, comme le Service civique à l’international, ou les chantiers internationaux, se réalisent dans un esprit de découverte interculturelle et d’apprentissage mutuel.

Mais les organisations de volontourisme proposent bien souvent des missions spécifiques, accessibles sans compétence, ni diplôme adéquat, alors même qu’il serait impossible de les réaliser en France dans ces conditions. C’est le cas par exemple de Français qui délivreraient des cours d’anglais à des enfants au Vietnam, sans expérience ni compétences avérées dans l’enseignement. Ou encore d’étudiants infirmiers qui, lors d’un stage au Sénégal, pratiqueraient des actes médicaux dépassant leurs qualifications, comme un accouchement par exemple.

Sans compétences pertinentes lorsqu’elles sont nécessaires, les actions de ces volontaires ont donc un impact très limité, voire inexistant, et dans le pire des cas s’accompagnent de conséquences néfastes pour les communautés locales.

À regarder :

Qu’est-ce que l’humanitaire ? par Carnet de Bord Humanitaire

Des risques de dérives accrus pour les missions auprès d’enfants

Dans la plupart des cas, les agences de volontourisme n’exigent pas de qualifications ou d’expérience nécessaires pour prendre en charge et s’occuper d’enfants. Cette réalité est couplée avec le manque de réglementation en la matière dans une grande partie des pays en développement, au détriment de l’intérêt des enfants. Plus grave encore, les antécédents et références des personnes qui souhaitent s’engager ne sont souvent pas vérifiés en amont des missions, pouvant laisser la porte grande ouverte à des personnes mal intentionnées.

L’exemple du volontariat en orphelinat

Engagé pour la protection de l’enfance, notre partenaire Friends International a pu observer d’autres conséquences néfastes :

  • Le changement fréquent de volontaires peut favoriser ou déclencher des troubles de l’attachement et de l’abandon parfois déjà présents chez les enfants. Ce phénomène est d’autant plus présent dans les institutions de placements et orphelinats.
  • Les cours dispensés par des volontaires ne sont souvent pas au niveau des standards d’éducation, ne suivent pas les programmes d’enseignement locaux et ne participent pas véritablement au développement intellectuel des enfants. Ils sont la plupart du temps dispensés par des personnes qui ne maitrisent pas la langue locale et n’ont pas une connaissance fine des cultures locales. La transmission de compétences ou savoir avec le personnel local est également la plupart du temps inexistant.
  • Les actes médicaux, paramédicaux ou autres actions dans le domaine de la santé, peuvent conduire à des situations de mauvais traitement et à la mise en danger de la vie d’autrui.

La popularité grandissante du volontariat en orphelinat a contribué à alimenter une industrie qui exploite les enfants et les bonnes intentions des individus à des fins mercantiles.

Les enfants présentés comme des orphelins à travers le monde ne le sont pas dans 80% des cas. Ces derniers ont encore au moins un de leurs parents en vie  et pourraient donc bénéficier d’une prise en charge dans un environnement familial, plus favorable à leur développement, plutôt qu’en institution.

L’afflux de volontaires crée une sorte de « demande d’orphelins » que certains directeurs d’institutions s’appliquent à satisfaire en « recrutant » des enfants dans les provinces reculées ou dans les zones urbaines les plus pauvres contre une rémunération pour les familles et la promesse d’une bonne éducation pour leurs enfants. De plus, les directeurs maintiennent délibérément leurs locaux dans des conditions précaires afin de susciter la pitié et ainsi les dons financiers des touristes étrangers. Les enfants deviennent ainsi des marchandises.

Une soixantaine d’années de recherche ont prouvé les effets néfastes des placements des enfants en institutions pour leur développement et leur santé. Les enfants grandissant dans ces structures sont plus à risque de présenter des troubles de l’attachement, ont de plus grandes difficultés à se réintégrer dans la société plus tard, et leur développement intellectuel est plus lent que s’ils grandissaient au sein d’une cellule familiale. En effet, on estime que pour tous les trois mois qu’un enfant en bas âge passe dans un orphelinat, il perd un mois de développement.

Le lien entre ces orphelinats et le « tourisme humanitaire » est clair : de plus en plus de touristes internationaux sont en demande de visite d’orphelinats pour y faire du volontariat, faisant ainsi exploser le nombre d’orphelinats dans les régions touristiques de pays en voie de développement. Au Cambodge, par exemple, le nombre d’orphelinats a augmenté de 60% entre 2005 et 2015 à Siem Reap et Phnom Penh. Au Népal, 80% des orphelinats sont situés dans les trois villes les plus touristiques du pays.

Des agences de tourisme ou des associations, y compris en France, proposent ce type de séjour au sein d’orphelinats partout dans le monde. Beaucoup d’institutions locales dépendent presque entièrement des missions de volontariat et des dons de donateurs privés ou de touristes de passage pour survivre financièrement. Ainsi, sans le vouloir, le volontourisme, quand il est axé sur le bénévolat de courte durée au sein d’institutions, encourage la corruption, le mauvais traitement des enfants, voire même la traite d’enfants.

Source : Friends International

Que faire pour s’en prémunir ?

Face au volontourisme, il existe de multiples initiatives de volontariat et de bénévolat solidaire et responsable qui concourent à l’épanouissement des sociétés et des individus. France Volontaires met en garde et incite les volontaires et bénévoles potentiels à la plus grande vigilance.

Certaines missions étant ambiguës, elle encourage à s’engager auprès de ses membres, tous signataires de la Charte des volontariats qui affirme des valeurs communes aux associations actrices des Volontariats Internationaux d’Echange et de Solidarité (VIES) et vise à améliorer la qualité des engagements bénévoles et volontaires à l’international.

France Volontaires appelle également à prendre contact avec le réseau des Espaces Volontariats, présents dans 24 pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine/Caraïbes, qui assure notamment des fonctions d’information et d’orientation, et de mise en relation.

Vous avez des doutes ? Quelques questions à poser :

La recherche d’une mission de volontariat de qualité, répondant à une logique de partenariat équilibré entre les structures d’envoi et d’accueil passe par un questionnement de la démarche et une réflexion sur votre propre projet. Prendre le temps de mûrir un projet d’engagement qui correspond à vos aspirations et à votre profil (durée, compétences, domaine d’activité) est primordial.

Pour vous y aider, voici une série de questions à vous poser (ou à poser) avant de partir :

  1. Vos motivations : questionnez votre projet d’engagement à l’international, mûrissez-le : Pourquoi voulez-vous partir ? Pourquoi à l’étranger ? Quelles sont vos aspirations ? Pour approfondir ces questions, vous pouvez lire le guide « Partir pour être solidaire ? », Ritimo, 2019.
  2. Les partenaires du projet : Quel est le statut de la structure qui propose une mission à l’étranger (entreprise, association…), ses objectifs et ses valeurs ? Vous correspondent-ils ? La mission a-t-elle été construite en concertation avec la structure locale ? La mission se substitue-t-elle à un emploi local ? Fait-t-elle concurrence à une organisation locale ?
  3. L’accompagnement : une formation au départ est-elle prévue ? Un accompagnement durant la mission ? Et au retour ? Pouvez-vous être mis en contact avec des anciens volontaires – bénévoles ?
  4. Les impacts : Quels sont les impacts (positifs, négatifs) de la mission en termes de contribution à l’intérêt général ? Et sur les communautés locales ? Ces impacts sont-ils mesurés ?
  5. Les responsabilités : Quelle est la plus-value que vous pouvez apporter ? Quelles sont les compétences et qualifications nécessaires à la réalisation de la mission ? Pourriez-vous les exercer en France ?
  6. La prise en charge de la mission : Les contributions financières demandées sont-elles raisonnables au regard du coût de la vie dans le pays ? Comment sont utilisées ces contributions et à qui sont-elles reversées ?
  7. La protection des personnes vulnérables : La protection des personnes vulnérables (enfants, personnes en situation de précarité, malades…) est-elle prise en compte ? Des mesures de protection sont-elles mises en œuvre pour éviter toute forme d’abus ?
Ces questions sont inspirées des questions posées par le Service Civil International (SCI).
 

Pour vous aider :

Téléchargez le guide « Le monde m’attend ! Vraiment ? » des Scouts et Guides de France

Guide « Partir pour être solidaire ? » de Ritimo

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