Céline, médecin au centre de santé de Dibamba à Douala

02/09/2021

Peux-tu te présenter en quelques mots ? Quel est ton parcours ?

J’ai grandi dans l’ouest de la France, entre Nantes et Angers. Ma famille m’a permis de grandir dans un cadre aimant, bienveillant, avec un esprit d’ouverture. J’ai effectué des camps d’été missionnaires qui m’ont donné l’envie de découvrir le monde et d’autres cultures. J’ai choisi les études de médecine comme une évidence, un bon compromis entre l’envie d’étudier et l’envie de réaliser un métier proche de l’humain. Avec Florent, nous avons décidé de déménager dans les Alpes pour mon internat de médecine générale. Nous y avons passé 4 années magiques, comblés par la nature et l’esprit d’aventure qu’offre cette région. Je suis médecin généraliste depuis 2019 et j’ai exercé en tant que remplaçante à Grenoble avant notre départ.

Pour quelle(s) raison(s) ce projet d’engagement ?

Après tant d’années à grandir avec ce projet de volontariat, je ne saurais plus en dire les raisons. Je pense que j’étais poussée par la curiosité et l’envie de vivre et de travailler dans un pays d’une culture différente. J’avais aussi envie d’exercer la médecine dans un autre contexte, en espérant pouvoir aider grâce à mes compétences.

Quelle est ta mission en tant que volontaire ?

Je travaille dans un centre de santé où je réalise les consultations médicales. Chaque matin, les patients viennent sans rendez-vous, on réalise la consultation, les examens de laboratoires nécessaires, et si nécessaire, on leur prescrit des médicaments qu’ils peuvent aller chercher à la pharmacie. La structure est dirigée par les sœurs carmélites et l’objectif est d’apporter un soin de qualité à un coût minimal. Les motifs de consultation ressemblent à ceux que je peux rencontrer en France mais beaucoup de choses différent. Les patients s’automédiquent énormément, avec la médecine traditionnelle, avec des antibiotiques achetés « au quartier », ils expriment leurs symptômes d’une manière très différente « ça me ronge les os », avec des termes différents : « j’ai mal au pied » pour dire « j’ai mal au genou ». Je dois aller assez vite car je dois voir en général 25 à 30 patients en 5 heures. Je vois quelques cas de maladies très avancées que je ne voyais jamais en France : plaies, cancers, tuberculose, insuffisance cardiaque, et certaines maladies que j’avais étudiées mais jamais vues : paludisme, fièvre typhoïde, lèpre …

Le centre est un ancien centre de traitement des lépreux, 6 personnes âgées ayant des séquelles de la lèpre y vivent encore. Nous avons aussi un service d’hospitalisation pour les tuberculoses multirésistantes (15 lits) et pour les soins de plaies (30 lits)

Qu’as-tu appris/transmis ?

J’apprends à comprendre les patients, leur façon de s’exprimer, leur accent, leurs croyances, leurs façons de vivre, pour mieux les comprendre et mieux les soigner. Je réalise à quel point il me parait inhumain de ne pas pouvoir se soigner à cause d’un manque d’argent, mais ici, c’est le quotidien.

J’essaye de transmettre un maximum d’écoute, d’empathie, de prise en considération des patients, de leurs inquiétudes, de leur douleur. C’est quelque chose qui manque beaucoup dans le corps médical camerounais. Je discute beaucoup avec mes collègues des prises en charges pour arriver à un compromis entre les « recommandations » et la réalité du terrain (manque de moyen, manque d’hygiène…).

Une anecdote à nous raconter ?

Tellement …

Une un peu triste : au début de ma mission, un monsieur était venu me voir en consultation, je remarque qu’il boite et je lui demande pourquoi. Il avait une plaie non cicatrisée d’une fracture ouverte ancienne. Il me dit « ma famille a déjà dépensé beaucoup pour moi dans les hôpitaux, ils m’ont maintenant abandonné et comme je ne peux plus travailler, je n’ai plus d’argent pour me soigner », me voyant chercher une solution pour lui, il ajoute « mais ne vous inquiétez pas ma sœur ».

Et des situations drôles :

« docteur, je suis inquiet, mes urines sont jaunes foncées, sauf si je bois 5 bières » (les bières ici font 60cL).

Lors de l’interrogatoire d’une patiente je cherche à savoir si elle est constipée, je lui demande « Tu es constipée ? » elle n’a pas l’air de comprendre, je reformule « Tes selles sont dures ? » (Ici ils comprennent en général très bien le mot « selle »), toujours pas de réaction, je reformule en articulant « C’est difficile de faire caca ? ». Elle me répond un timide « oui » mais je vois bien qu’elle n’a pas compris. Et là, elle me dit pleine d’entrain « Docteur, par contre, je chie dûûûûr » … (« chier » et « pisser » sont couramment utilisés et pas du tout vulgaires ici)

Comment as-tu adapté ta mission de volontariat en cette période de crise sanitaire ? (Confinement, télétravail, mission spécifique…)

Le port du masque est obligatoire au centre, mais les patients n’en portent pas. Il y a quelques cas positifs à Douala mais cela n’empêche pas de se serrer à 6 dans un taxi.

La crise sanitaire change-t-elle ta vision de l’engagement ?

La crise sanitaire actuelle, pas tellement, mais la crise climatique, oui. Ici la plupart des gens vivent avec très peu, en consommant peu, et pourtant, les conséquences du dérèglement climatique les toucheront en premier.  Cela me pousse à réfléchir aux conséquences de notre mode de vie en France.

Quelles ont été tes premières impressions à ton arrivée (mal du pays ? intégration ?)

Ma première impression a été « je ne vais pas supporter de devoir négocier en permanence ». En effet, à notre arrivée à l’aéroport, des personnes ont lourdement insisté pour nous aider à porter nos valises, mais ne nous laissaient pas partir sans que nous leur donnions un petit billet en échange « et c’est plus cher quand t’es blanc ». Finalement, on se fait avoir, on se fatigue, on en rigole, … on s’y habitue !

Quelles ont été les plus grandes difficultés rencontrées ?

Pour moi la plus grande difficulté est de constater mon impuissance face à des situations injustes. Quand un bébé de 2 semaines a 39°C de fièvre et est complètement déshydraté mais que les parents n’ont pas d’argent pour aller à l’hôpital. Au début je me disais « le centre peut peut-être les aider financièrement », « il y a surement des hôpitaux qui les accepteraient gratuitement ». Malheureusement, ces cas ne sont pas isolés et « on ne peut pas aider tout le monde », alors mes collègues me disent « on va faire comment ? » (= « Qu’est-ce qu’on peut y faire ») ou « il faut serrer le cœur »

Un conseil aux futurs volontaires ?

Allez y, le cœur ouvert à l’autre et à l’inconnu, près à vous faire bousculer, à ne pas comprendre, à vous remettre en question. L’expérience du volontariat est bouleversante, stimulante, fatigante et incroyablement enrichissante