Jennifer Franco Rodriguez, volontaire dans la ville au milieu des morts

Jenifer est accompagnée de deux facilitatrices du cimetière nord et d'un membre de l'équipe de ATD.

Jennifer Franco Rodriguez est volontaire permanente chez ATD depuis 2015. Elle a rejoint les Philippines en VSI pour travailler avec la communauté du cimetière nord de Manille. Elle partage avec nous son expérience lors d'un temps d'échange aussi passionné que captivant. Voici son témoignage:

23/06/2021

Peux-tu nous nous parler de ton parcours et comment il t’a menée à ATD Quart monde ?

J’ai fait des études en droit en Galice, un Erasmus en Belgique, ensuite je suis allée en France, d’abord pour travailler et être indépendante. J’ai donc travaillé dans les Alpes, dans une station de ski. J’ai déménagé par la suite en Bretagne où je voulais m’inscrire en master. Je ne voulais pas poursuivre dans la coopération internationale et droits de l’homme et rester sur de la théorie et de l’intellectualisme du monde du droit. J’ai donc pris une année sabbatique pour faire un travail de terrain, et en profiter pour me décider sur la suite. Finalement, je me suis épanouie dans le travail de terrain, j’ai donc abandonné l’idée de poursuivre un master et me suis engagée avec ATD. Ce qui m’a beaucoup plu dans la démarche d’ATD, c’est instruire les volontaires sur ce qu’est la pauvreté. En effet, nous ne savons rien de la pauvreté. Comment pouvons-nous aider si nous ne comprenons pas ce que c’est ?

J’ai commencé chez ATD en tant que bénévole pour l’organisation du festival des savoirs et des arts. Avant, je ne me rendais pas compte qu’il y a des gens qui ne savent pas lire en France. J’ai pris également conscience de la violence de l’approche des institutions publiques quand on faisait du porte à porte afin d’inviter les gens à participer à notre programme ou nos évènements. En effet, j’étais souvent accueillie  par cette première question : « Êtes-vous une assistante sociale ? ». Je me suis rendue compte que les gens avaient peur des assistant(e)s socia(les)ux. Pour eux, les assistant(e)s socia(les)ux riment avec le retrait de la garde de leurs enfants. Cela m’avait beaucoup choquée, de voir qu’en France, certaines familles se font enlever leurs enfants car elles sont pauvres. Également, beaucoup de personnes sont mises sous tutelle et déclarées handicapées à cause de la pauvreté.

Peux-tu nous parler davantage des activités d’ATD ?

ATD propose un programme principalement axé sur la culture, et la communauté avec laquelle on travaille en est friande. Aussi, la participation citoyenne est au cœur de la démarche de ATD. En effet, nous avons un programme d’universités populaires qui aide les gens à s’exprimer, à exprimer ce qu’ils vivent, mais aussi chercher des solutions. Nous essayons de mettre nos bénéficiaires en lien avec les institutions adéquates. Il y a également un vrai travail de plaidoyer pour créer de nouvelles lois. Pour moi, l’activité la plus signifiante d’ATD est la présence des volontaires dans le quartier ainsi que la pratique de ce dernier au quotidien par les volontaires. Cette immersion permet du créer du lien et familiariser les habitants avec les volontaires de ATD tout en consolidant le rapport de confiance. De plus, les bibliothèques de rue attirent beaucoup d’enfants. Le festival des savoirs et des arts est également très attrayant. Aussi, nous organisons des trainings pour les assistant(e)s socia(les)ux. Souvent, ces trainings sont assez intenses, et révèlent une perspective plus sensible très peu explorée pour eux.

Comment a commencé ton aventure aux Philippines ?

Après avoir été coordinatrice nationale jeunesse en France, on m’a proposé de partir en mission aux Philippines. Ce n’est pas sans appréhension que j’ai accepté de venir à Manille, mais je trouvais que c’était intéressant, pour moi qui viens d’Espagne, de vivre dans une ancienne colonie espagnole. Également, le fait que ce soit un pays chrétien m’a rassuré sur des similitudes de culture que je pouvais retrouver avec l’Espagne ou la France. Aux Philippines, les gens sont quand-même un peu latinos, avec cette culture de la « fiesta ». C’est quelque chose que je n’ai pas retrouvé dans d’autres pays d’Asie lors de mes voyages et que j’apprécie ici.

Que savais-tu de ta mission aux Philippines ?

Je savais qu’il y avait un projet dans le cimetière nord et un projet de relocalisation de personnes qui habitaient sous un pont. Pour être honnête, je ne voulais pas beaucoup apprendre sur ma mission. Je voulais découvrir par moi-même et ne pas arriver avec des idées toutes faites. En arrivant aux Philippines, je ne voulais pas proposer des choses à mon arrivée et changer la façon de faire déjà établie ici. Il y a des gens qui sont ici depuis 20 ans et je considère que c’est un manque de respect de remettre leur méthode en doute. J’ai beaucoup observé, apporté mon soutien aux équipes déjà présentes. J’ai réussi à gagner le respect et la confiance des communautés avec lesquelles je travaille au bout de deux ans.

Quand j’ai appris que j’allais travailler avec des communautés qui habitent dans un cimetière, cela m’a semblé étrange. Étrangement, le cimetière nord est loin d’être l’endroit le plus désagréable de Manille. C’est très vert et plein de vie. Les gens sourient, les constructions ressemblent à ce qu’on pourrait retrouver ailleurs à Manille. Dans mon imaginaire, c’était bien pire que la réalité, qui je dois l’avouer, est plutôt pittoresque. C’est assez mignon comme endroit. Ça respire. Évidemment, je parle de l’image visuelle uniquement.

Il y a 10000 personnes qui habitent dans le cimetière nord. Certains y habitent depuis 30 ans. On soupçonne que certaines personnes y habitent depuis la guerre avec le Japon. Une étude sérieuse mériterait d’être menée pour comprendre l’expansion du cimetière. Selon certains témoignages d’habitants, il n’est pas exclu que le cimetière se soit élargi sur les parcelles de terre avoisinantes, incluant ainsi les habitations déjà existantes dans son enceinte. Toutefois, aucune étude sérieuse n’a été menée à ce sujet jusqu’à aujourd’hui. Les communautés qui y habitent sont sous une menace constante de ce qui s’appelle « Cleaning operation ». Ces opérations sont plus fréquentes aux alentours de la fête de la Toussaint, pendant laquelle le cimetière accueille un nombre conséquent de visiteurs. Les autorités considérant les habitations comme illégales, détruisent tout sans aucune proposition de relogement ou autre alternative attractive pour les habitants.

Peux-tu nous parler des principaux programmes d’ATD aux Philippines  ?

Aux Philippines, nous avons beaucoup de programmes d’éducation et d’alphabétisation, nous avons des programmes de théâtre de rue, d’ateliers de lecture. Nous les aidons à savoir s’exprimer, prendre confiance en eux. A mon sens, ce qui est le plus important est que le programme soit fait avec tous les membres de la communauté. Il implique les parents, les jeunes pour le budget, la programmation, la supervision. Chacun contribue à son échelle pour réaliser un projet collaboratif et inclusif. On a également un programme d’épargne pour les gens de la communauté puisqu’ils n’ont pas accès aux services bancaires. Une fois par semaine, nous récupérons l’argent des bénéficiaires et ils peuvent y avoir accès à leur demande. Je tiens à préciser que cela ne prend pas la forme d’un programme de prêt auquel ils sont habitués ici. Ce système de prêt est si ancré en eux qu’ils considèrent les opérations qu’ils font avec leur propre argent comme un « prêt à eux-mêmes ». C’est amusant.

Quel a été l’impact de la pandémie sur les activités d’ATD et le déroulement de ta mission ?

La première mesure que nous avons prise à l’annonce de la pandémie, c’est que nous avons acheté du forfait internet pour tout le monde pour rester en communication avec eux. Cela a été très apprécié. Les facilitateurs assuraient donc la communication avec les gens de la communauté. Le programme d’épargne nous a permis une bonne lecture de l’évolution des évènements, et d’anticiper nos actions. En effet, nous savions pertinemment que les ressources de nos bénéficiaires seront vite épuisées. Il fallait vite se préparer pour éviter la famine générale. Le programme d’épargne est le seul programme qui a continué pendant la pandémie. Nous avons continué à effectué des envois aux familles et nous avons réalisé assez rapidement, du fait que nous avions en charge la gestion de leurs économies, que nous n’étions pas très loin de la catastrophe. On a donc fait un appel aux dons pour apporter les produits nécessaires aux familles. Nous avons donc établi un échange pendant trois semaines, afin de définir le type d’aide que nous allions proposer. Éventuellement, nous avons créé des partenariats pour offrir des food-packs aux communautés.

L’aide du gouvernement et de l’église s’est manifestée peu de temps après. Nous ne voulions pas organiser des distributions alimentaires lors desquelles nous nous retrouvons vite dépassés par le nombre de personnes souhaitant être bénéficiaires. C’est submergeant de voir la détresse des gens et de ne pas être capable d’aider tout le monde. Nous avons donc pensé à une alternative collaborative : des community kitchen organisés par nos facilitateurs. Nous ramenions les aliments, et les membres de la communauté préparaient les repas ensemble, dans une agréable ambiance de partage et d’entraide. Ce fut une belle alternative, le but étant d’apporter un soutien, et non subvenir à leurs besoins alimentaires.

Ayant côtoyé de près la pauvreté des milieux défavorisés dans des contextes différents en Europe et aux Philippines, comment pourrais-tu la définir ?

ATD a réalisé une étude sur les dimensions cachées de la pauvreté. Nous avons convaincu l’ONU qu’on ne peut pas définir la pauvreté par un seuil d’argent gagné par jour. La pauvreté pour moi est liée à la stigmatisation, l’exclusion, la culpabilisation des gens, et elle crée plus de séquelles psychologiques que l’on imagine. La pauvreté impose une part de fatalité. En effet, les personnes pauvres pensent ne jamais s’en sortir, que ce sera toujours ainsi et qu’il faut l’accepter. Un jour, une personne m’a dit qu’être pauvre, c’est de ne pas pouvoir garder ce qu’on aime, être en insécurité permanente par rapport à sa famille, à son travail, à manger à sa faim. Je trouve que c’est une très belle définition.

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Lexie and Kim who were part of the program, share with us this unique experience, and the challenges they encountered during the pandemic while in France. Here are their stories :

What made you participate in the Civic Service program in France?

Kim: I recently finished university where I majored in French language, so I thought that the volunteer exchange program is an opportunity for me to improve my French language skills, and also to immerse into the French/European culture in general

Lexie: It is my dream to go to France ever since. I wanted to see Paris, get to know the French culture by my own experience, and I want them to get to know the Philippines as well. I want people from developed countries to know that people from developing countries like the Philippines are not all poor, that we are rich in spirit because we know how to keep ourselves happy despite the challenges, and that we are capable of sharing our skills and values internationally.

What were the main inhibitions you had about France or French people ?

Kim: I always think that all or most of the French people are cultured and well-versed with their own culture. I kind of required myself to keep up and know a lot about the French culture as well – history and literature, mostly. So sometimes I forgot to enjoy these things because I was so busy learning them.

Lexie: At first, I thought they were snobbish and cold because they don’t smile a lot. But it changed when I talked with my colleague that I met there as he said, “we look cold but we feel warm inside.” It made me realize that it takes time and experience to really develop my perceptions about people and the world, that’s why I think this is a good opportunity for future volunteers to learn more and observe people beyond stereotypes.

What was your first impression when you arrived in France?

Kim: I’ve been in France, mostly in the big cities or town, for several times already so there is not much of a culture shock when I arrived for the program. But in Valence, I thought that it’s a very laidback and small town.

Lexie: It was winter when I arrived so it was pretty cold and gloomy back then but I felt so happy that I finally arrived in my dream country.

What were the stereotypes that the French had on the Philippines and the Filipinos? And how did you react to that?

Kim: In my school, not a lot of people/students know about the Philippines. I was even mistaken as a Chinese language teacher (since the school has Chinese language classes), and not English language volunteer. It’s fine with me, and what’s important is that the students took time to know about the Philippines and the culture when I made some presentations.

Lexie: That we are poor and that Asian women only marry white men for money. I understand where this kind of perception came from given the media influence and stories told by other people so I wanted to tell them that what they see in the media does not tell the whole story of the Philippines. There is the good and the bad like any other country, which is why I think it is important to do research and keep a balanced perception on things.

What aspects of your culture and personality as a Filipino helped you to overcome the difficulties and challenges you encountered?

Kim: I think Filipinos try to keep a positive attitude even when we encounter some problems and issues, and that is something quite new to the people around me. When I got stuck in France during the lockdown, a lot were worried about me because it must be a terrible thing. But I think there are far worse things than to get stuck in France.

Lexie: I think it’s the overly positive side of our culture that helped me survive and develop acquaintances and friendships in France. When I was there, I would often say that life is already hard, so we should always strive to be happy. I don’t like being sad as well; I just focused on feeling grateful that I was already in France to experience wonderful things and meet great people.

Can you tell us how the pandemic affected your mission and experience in France? And how did France Volontaires assist you in that?

Kim: We had to stop classes for almost three months because of the lockdown, so that greatly affected my mission because I went to school to conduct English classes with the students. And then when we got back when the restrictions eased, there were only a few students who went to school and it was quite difficult to conduct the classes since there were a lot of rules to follow for everyone’s safety. France Volontaires was helpful in making sure that we are taken care of. My tutors updated me and talked to me regularly to make sure I was doing fine. And FV also extended our allowances to that helped a lot financially.

Lexie: Nanette Repalpa, the National Representative of France Volontaires in The Philippines and my fellow volunteers became my support system when I was there. I was happy because my French colleagues also checked up on me from time to time so I managed to keep myself afloat. Feeling their care and support is enough for me to get through the days of isolation. The lockdown in France gave me more time to learn French and develop activities for the school so I can also be of help. I am also very grateful for the school director and my tutor, Mr. Martial Couillaud, as well as Ms. Mireille Besseyre, the Directress of Catholic Schools in Besancon because they helped me buy groceries during the lockdown. Mireille, her husband, and I also walked together outside the school for an hour to practice my French. I am very lucky to have met these wonderful people in my life.

Were you able to visit places and new cities in France or in Europe during your mission?

Kim: Of course! I travelled quite a lot and made the most out of my free time. In France, my most favourite towns/cities are Annecy, Marseille, Toulouse, Carcassonne and Collioure. I was also able to visit other countries like Italy, Spain and Portugal during my stay in Europe.

Lexie: Yes, my tutor showed me around Bordeaux, his hometown. I also went to Lyon, Marseille, Paris, Annecy, Briancon, and Dijon thanks to my distant relatives, friends, and colleagues. I am very fortunate that I was able to go around Europe before and after the lockdown.

What do you think is the most important lesson that you have learned during your experience as a volunteer in France?

Kim: To say “yes”. I’ve always been hesitant and worried on many things, even now, but saying yes to the program gave me an unforgettable experience in France. It also helped me become a better person in so many ways, I’ve grown more independent but at the same time my overall experience taught me that it is okay to ask for help from people when I need to, and that they will be glad to help me.

Lexie: To remain open, positive, and grateful. Also have a good sense of humor and just laugh things off!

What were the most inspiring and memorable moments in your volunteer experience?

Kim: Most inspiring would be (and this maybe a very little thing for others) but when my grade school students in CM2 finally recognized the different between the -teen numbers (like 19, nineteen) and the -ty numbers (like 90, ninety). We spent almost the entire class learning this and when they finally understood it, it was like angels started singing in my head.
Most memorable would be when I went on a ski trip with my foster family. I had a pretty bad fall when we were going down the slopes and I thought I was going to die (quite literally). Fortunately all I got was a swollen ankle. But it was pretty scary that time.

Lexie: A lot, but I really treasure the times I had with the students and the teachers in Groupe Scolaire Sainte Famille Sainte Ursule. I will always keep them in my mind and my heart.

Will you recommend this experience to other Filipinos? What advice can you give to them?

Kim: Of course. I always tell my friends how good my experience was during the program, even when I was there during the worst period of the pandemic. My simple advice would just be to go for it. There would be people who will always be there to help you in every step of the way so there is literally nothing to worry about.

Lexie: Enjoy, be more understanding, and be open! 

 

Pour aller plus loin

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France Volontaires aux Philippines