Lila, les droits des femmes au cœur de son engagement en Equateur

14/03/2019

Quelques mots sur vous et sur vos motivations à venir en Equateur pour faire un volontariat ?

Je m’appelle Lila, j’ai 24 ans, et je suis originaire de la région parisienne. En juin dernier, à la fin de mon Master 1, j’ai décidé de postuler en service civique. Ma fac a accepté la demande de césure, il ne me restait plus qu’à prendre mes billets d’avion !

Je souhaitais réaliser une expérience différente, dans un pays étranger hispanophone. Le choix d’un service civique s’est très vite imposé. Je recherchais un volontariat sur des thématiques de droits des femmes, ou un projet autour des droits sexuels et reproductifs, et plutôt en Amérique du sud. Il me semblait plus simple d’effectuer mon volontariat dans un pays où je comprenais la langue, afin d’être plus efficace sur le terrain, et de mieux cerner les enjeux et ainsi m’intégrer plus facilement.

J’ai d’avantage choisi la mission que le pays. L’association Paz y Desarrollo recherchait un service civique pour mettre en place un projet d’ateliers de sensibilisation dans un collège à Muisne. J’ai tout de suite postulé, et entamé les démarches de visa pour l’Equateur.

Que faisiez-vous avant votre volontariat ?

J’étais étudiante en philosophie politique et en étude de genre à l’université Paris 1. Avant d’effectuer ce service civique, je donnais des cours d’alphabétisation à des réfugiés. J’avais déjà été confrontée au monde de l’associatif, mais le volontariat en Equateur m’a permis de m’y consacrer pleinement.

Comment appréhendiez-vous votre mission avant votre départ ? Quels sont vos constats sur le terrain ? Des préjugés qui se sont avérés vrais/faux ?

La mission pour laquelle j’ai été recrutée consistait à mettre en place une campagne de sensibilisation aux droits sexuels et reproductifs dans un collège d’une zone rurale. Après m’être entretenue avec la coordinatrice du projet, je savais que la mission comportait des risques. L’Equateur est un pays très progressiste, qui possède une des constitutions les plus innovantes au monde. Pourtant, certaines thématiques restent taboues, surtout dans les zones rurales, très catholiques. Je savais d’emblée que je serais confrontée à de jeunes filles adolescentes enceintes ou déjà mères, célibataires pour la plupart, qui assument seules la charge d’élever leur enfant. Certaines d’entre elles restent scolarisées, et n’ont pas d’autres choix que de venir à l’école avec leurs enfants.

Au cours des différents ateliers que nous avons mis en place dans ce collège, il arrivait que plusieurs jeunes filles doivent s’absenter un long moment pour pouvoir allaiter leurs enfants, ou simplement les endormir. Il nous arrivait également de mettre en place des activités, pour rendre ces ateliers plus ludiques et moins académiques. Nous avons dû improviser des instants « garderie » où je m’occupais du bébé pendant que la mère participait à l’activité. Il est difficile, pour elles, d’être élève et mère en même temps. En cela, il nous semblait important de tout mettre en œuvre pour que, durant ces ateliers, elles ne puissent être « qu’élève ».

Et votre quotidien au sein du projet, comment se passe-t-il ? Quelles sont vos missions en tant que volontaires ?

Mon volontariat a duré six mois au sein de l’association Paz y Desarrollo, et on ne connait pas la routine ! Les premières semaines ont été une phase d’observation et d’aide logistique pour un projet de réactivation socio-économiques des femmes touchées par le tremblement de terre de 2016. Je me suis joint à l’équipe technique locale chargée de ce projet, pour les aider à mettre en place des cours d’économie et gestion d’entreprise, puis de résolution de conflit, d’apprentissage à l’émancipation sociale et culturelle.

Après ces quelques semaines, nous avons travaillé à la mise en place des ateliers au collège, autour des thématiques suivantes : estime de soi, formes de violence, consentement sexuel, orientation sexuelle, contraceptifs et avortement, sexe et genre, résolution pacifique de conflit et enfin prévention à l’usage de drogue. Ce projet m’a permis de développer mes connaissances techniques sur le terrain, et de me consacrer entièrement à une mission qui transmettait, à mon sens, des valeurs positives et utiles pour les jeunes du Canton Muisne. Nous avons ainsi pu intéresser 150 jeunes sur des notions aussi complexes et taboues que le consentement sexuel. Ces ateliers sont une belle victoire pour l’association.

En dehors de ce travail au sein de l’association Paz y Desarrollo, j’ai également côtoyé la « Coalition des femmes du Canton » et l’association « Forum de Femmes ». Ces deux fondations locales sont à l’initiative des femmes du canton Muisne. Elles forment « L’observatoire de la condition des femmes du Canton Muisne » avec l’aide de l’ONG internationale Care. Dans ce contexte, j’ai rédigé et co-réalisé une étude complète, financée et publiée par Care, sur les violences faites aux femmes dans le Canton. « L’étude situationnelle de la violence contre les femmes dans le Canton Muisne » est un document, disponible uniquement en espagnol, qui retrace différentes réalités de la vie des femmes rurales. Cet outil est le fruit de plusieurs mois d’enquête de terrain, de témoignages, de collections de rapports d’institutions, afin d’obtenir des données précises sur l’état des violences de genre dans le Canton. L’idée était évidemment de mieux cibler les problématiques spécifiques au canton de Muisne, afin de proposer une série de recommandations permettant l’inversion de cette tendance.

Téléchargez l’étude « L’étude situationnelle de la violence contre les femmes dans le Canton Muisne »

Quel est votre regard sur votre pays d’accueil, sur la région dans laquelle vous vivez et sur ses habitants ?

De l’Equateur, je connais essentiellement la région d’Esmeraldas. J’aime cette immersion dans la culture de la côte, son climat, ses habitants. Les gens sont très ouverts, et partagent facilement. Il nous arrive d’aller pêcher avec des voisins, et faire la cuisine tous ensemble.

En Equateur, il existe une tradition de travail communautaire ou « minga ». Le but est d’unir toutes les forces d’une communauté à un instant donné pour permettre la réalisation d’un projet. Ce peut être le nettoyage d’une plage, récupérer l’eau d’un fleuve pour la communauté, ou récolter le cacao dans l’exploitation d’un membre de la communauté. Cet esprit de coopération nous a souvent permis de mettre en place des projets plus facilement, ou de demander l’aide d’une communauté pour implanter un potager partagé par exemple.

En quoi pour vous est-il important de travailler avec des femmes ?

Le droit des femmes est partout fragile. Il peut être remis en jeu à chaque instant, à chaque changement politique. En Equateur, les femmes ont obtenu l’égalité en droit depuis plusieurs dizaines d’années, néanmoins elles demeurent plus vulnérables face à la violence.

Faire connaitre leurs droits, leur permettre une émancipation culturelle et sociale, les accompagner dans leurs démarches judiciaires, tout cela est primordial si nous souhaitons une société plus juste. Les stéréotypes de genre perdurent, comme le montre l’étude « Estudio situacional de la violencia contra las mujeres » et les chiffres nationaux sur le sujet. Il reste difficile pour les femmes de dénoncer la violence qu’elles subissent, surtout quand elles proviennent du cercle familial, pour des raisons économiques ou culturelles, elles fuient rarement leur foyer.

De plus, l’Equateur maintient une politique très restrictive sur l’interruption volontaire de grossesse. Alors que les contestations en Argentine et au Chili sont de plus en plus relayées, la situation équatorienne est très peu connue. L’IVG est seulement permis en cas de danger physique ou psychologique grave pour la mère et pour l’enfant. De ce fait, il est pratiquement impossible d’y recourir, même lorsque les conditions ouvertes par la loi sont réunies. En prônant l’abstinence pendant des années, le gouvernement équatorien a rendu les jeunes filles particulièrement vulnérables face à la grossesse. Les contraceptifs sont très peu et mal utilisés, et il n’est pas rare de croiser de très jeunes filles enceintes, ou avec un bébé. Le droit, pour ces jeunes filles, de poursuivre leurs études, de sortir de la précarité et de s’émanciper n’est pas garanti.

En tant que femme, il me parait évident d’être engagée pour la valorisation, la préservation et l’accomplissement du droit des femmes à travers le monde. J’ai pu rencontrer et échanger avec des femmes engagées, des militantes du groupe « Vivas nos queremos » à Quito, des femmes du mouvement « Ni una menos », des membres de la Coalition pour le droit des femmes dans le Canton de Muisne, et des étudiants du collectif pour l’égalité de genre de l’université Vargas Torres d’Esmeraldas. Connaitre et partager leurs combats en faveur de l’égalité m’a permis de découvrir une autre réalité que celle que je connais en France. Cette expérience restera sans aucun doute un pilier de mon engagement féministe.

En quoi pensez-vous que les activités réalisées permettent de contribuer aux droits des femmes et à l’ODD 5 ?

Nous avons souhaité ancrer les différents projets de l’association Paz y Desarrollo dans la continuité des recommandations des Nations Unies. Parmi ces recommandations figurent l’accès aux soins, la connaissance de ses droits sexuels, pour un exercice plus juste du droit à la procréation.

En cela, je pense que les ateliers que nous avons dispensés au collège ont permis d’accroitre considérablement la connaissance des étudiants sur leurs droits sexuels et reproductifs, sur leurs rapports aux soins ainsi que sur la connaissance de leur propre anatomie. De plus, le programme des Nations Unies recommande de tout mettre en œuvre pour éradiquer la violence faite aux femmes et aux filles et ce, dans tous les domaines, dans la vie publique et privée. L’étude rédigée pour Care permet d’offrir un diagnostic juste de l’état des violences de genre dans le Canton, mais elle formule également une série de recommandations destinées aux autorités ainsi qu’aux institutions qui souhaiteraient lutter concrètement contre toutes ces formes de violence.

Quels conseils donneriez-vous aux jeunes qui souhaitent vivre une expérience de volontariat ?

Je leur conseille de choisir un volontariat dans un domaine qui les touche particulièrement. Que ce soit la lutte contre les violences faites aux femmes, la protection de l’environnement ou la défense des animaux : l’important est de se sentir impliqué le plus possible. Le travail de terrain peut s’avérer difficile, surtout dans des pays aussi différents du nôtre. Il faut avoir conscience du bouleversement que cela peut engendrer dans nos croyances, nos habitudes… tout en profitant de l’immense chance que cela représente ! Enfin, je leur suggère de ne pas aller trop vite. La plupart des volontaires arrivent en pensant qu’ils vont changer le monde, sans s’adapter au rythme local souvent très différent. Pour conclure, je dirai qu’un bon volontaire, c’est avant tout quelqu’un qui vient pour apprendre plutôt que pour enseigner !

Pour plus de renseignements, contactez France Volontaires Equateur :par mail ev.equateur@france-volontaires.org