Marie, engagée pour les droits des femmes au Pérou

Pendant quatre ans et demi, Marie s'est engagée auprès des femmes des quartiers défavorisés de Lima au Pérou. Sa mission : contribuer à l'émancipation des femmes grâce à la formation et l'entrepreneuriat... mais pas seulement ! Une expérience très enrichissante qu'elle nous raconte.

09/07/2021

Quel est ton parcours ? Pourquoi as-tu choisi le volontariat ?

Mon parcours est marqué par deux grandes orientations : la solidarité et l’international ; et jalonné d’expériences liées à l’économie sociale et solidaire, le commerce équitable, l’accompagnement à la création d’entreprises, la curiosité, le questionnement, l’ouverture aux autres et la valorisation des expériences de vie de chacun.e. Avant de m’engager pour cette formidable aventure humaine et citoyenne qu’est le volontariat, je travaillais en tant que chargée d’accompagnement à la création d’entreprise au sein d’une association nantaise. Un travail passionnant, mené par une association cultivant l’ouverture et la confiance. Mais de nombreuses questions m’animaient concernant les inégalités d’opportunités et les politiques de retour à l’emploi. J’ai senti le besoin de prendre du recul sur mon métier et mon engagement citoyen. J’ai découvert la Pépinière de la Solidarité Internationale de l’association Frères des Hommes (FDH), un dispositif d’accompagnement de micro-projets de solidarité internationale et je suis partie à Lima, au Pérou, pour collaborer avec CENCA, le partenaire de FDH au Pérou et accompagner deux associations d’artisanes dans leur développement économique. Cette expérience de plusieurs mois a généré un questionnement encore plus fort et l’envie de m’engager et de développer une vision plus politique et citoyenne de ma pratique professionnelle. J’ai donc prolongé l’expérience pour un volontariat de 4 ans et demi. Des années au cours desquelles je me suis retrouvée au cœur de l’alliance entre CENCA, Frères des Hommes et les habitantes du quartier populaire de Mariategui à San Juan de Lurigancho, Lima, Pérou. Des années remplies d’apprentissages, d’approches participatives et collectives, de pédagogie populaire, le tout visant à développer la puissance d’agir de ces femmes avec qui j’ai eu la chance de cheminer.

Parle-nous de ta mission…

Depuis plus de 3 ans, Frères des Hommes et son partenaire péruvien CENCA mènent ensemble un projet avec et pour les femmes d’un bidonville de Lima. Dans les hauteurs du quartier Mariategui, les inégalités de la capitale péruvienne sont criantes : les maisons sont faites de planches de bois, l’accès se fait principalement à pied, par des escaliers, il n’y pas d’accès à l’eau courante et les services publics font cruellement défaut.

C’est dans ce contexte qu’intervient CENCA, depuis une dizaine d’années, et plus récemment avec le projet « Habla Mujer » qui vise à l’émancipation des femmes et à leur participation à la vie sociale, économique et citoyenne de leur quartier. Pour accompagner les femmes, CENCA leur propose des formations métiers et des formations à l’entrepreneuriat. En parallèle, des ateliers centrés sur le développement de leur confiance en elles, leur motivation, leur capacité à exprimer leur opinion en public et à être force de proposition leur sont proposés.

L’objectif : leur permettre de développer leur conscience critique et leur capacité à analyser la société dans laquelle elles évoluent. Dans ces espaces de formation comme l’école « Habla Mujer » et l’école de développement local ESDEL, où l’éducation populaire est au centre des pratiques, les relations avec les femmes sont très horizontales. CENCA part toujours de leurs savoirs et connaissances, pour développer petit à petit des solutions conjointes, après avoir analysé ensemble problèmes et contexte. Apprendre ensemble, faire ensemble, prendre le temps et générer la confiance sont les clés pour participer à l’émancipation des femmes.

Au cours des 3 ans du projet, 265 femmes ont ainsi reçu une formation métier dans divers domaines (couture, pâtisserie, cordonnerie, mais aussi construction, menuiserie ou électricité…), une soixantaine de femmes ont participé à l’école « Habla Mujer », et 70 ont créé des activités génératrices de revenus. Et surtout, une quinzaine de femmes ont créé un atelier partagé de couture et cordonnerie. Elles se retrouvent dans un atelier commun où les machines et les outils nécessaires à la production sont partagés. C’est sur ce volet économique que j’ai été plus spécifiquement impliquée, de par mes expériences précédentes.

Pour CENCA et Frères des Hommes, l’émancipation n’est pas seulement conçue comme une autonomisation économique et jugée par l’augmentation des revenus. L’émancipation est un processus long, complexe, difficile, qui lie les sphères socio-économique, citoyenne et politique, et qui vise une approche individuelle et personnelle, tout autant que collective. Dans mon volontariat, je me suis retrouvée au carrefour de toutes ces dimensions : réfléchir avec l’équipe de CENCA au processus d’émancipation et comment allier accompagnement individuel et collectif, créer des espaces permettant la participation active des femmes dans des alternatives économiques et citoyennes (festival, manifestation, atelier partagés, etc…), faire et être avec elles pour valoriser leur place dans la société péruvienne. Ce fut un chemin chargé d’échanges, de réflexion, d’actions conjointes avec les femmes et de beaucoup d’émotions.

Ce dont tu es la plus fière…

Un an après mon retour en France, je suis fière de ces femmes avec qui j’ai eu la chance de travailler et qui ont lancé les « ollas comunes » ou « marmites communautaires » durant les premiers mois de la pandémie et de la crise alimentaire qui en a découlé au Pérou. Une initiative citoyenne portée notamment par les femmes issues du groupe de couturières gérant leur atelier partagé. Elles se sont organisées pour créer des lieux auto-gérés afin de nourrir les centaines de familles de leur quartier qui subissent les conséquences de la pandémie.

Au sein de leur atelier de couture et cordonnerie partagé, elles ont fait l’expérience de l’autogestion collective. Accompagnées par CENCA, elles sont parvenues à s’organiser collectivement, à prendre des décisions ensemble concernant la production, l’argent qu’elles gagnent ou dépensent, ou encore la répartition des responsabilités. Elles ont su proposer une alternative collective et solidaire à l’entrepreneuriat individuel du système traditionnel, en ne travaillant pas seule chacune de leur côté, mais en mutualisant les équipements et les outils. Elles ont développé leur auto-estime et une plus grande confiance. Et dans un moment de grande détresse, elles ont mobilisé tous ces acquis, toutes ces expériences, pour le bien de leur communauté, en lançant les marmites communautaires qui nourrissent toujours des centaines de familles. Un formidable exemple d’initiative citoyenne et solidaire portée par des femmes maintenant reconnues comme leaders dans leur quartier !

Quel enseignement tiré de ta mission vas-tu garder en tête ou mettre en pratique dans ta vie de tous les jours pour défendre l’égalité entre les sexes ?

Voilà déjà un an que je suis rentrée du Pérou. Ma façon d’envisager l’éducation, la formation et l’accompagnement a énormément changé. Une graine a été semée et je souhaite continuer à questionner ma posture. M’impliquer dans les luttes qui me ressemblent et me rassemblent est également une priorité, les luttes qui permettent de faire le lien entre mon moi personnel et citoyen. Et je ne le ferai pas toute seule. J’ai senti et appris que le collectif, faire avec les autres, pour les autres et pour moi aussi est beaucoup plus enrichissant. Là-bas, je me suis engagée dans un monde où l’on défend les droits des femmes, où on accompagne une communauté de femmes résilientes, doucement, avec calme et force, à faire face à ce système qui les oppresse. Un monde où on repense la pédagogie, le faire avec, co-produire, en reconnaissant les savoirs de l’autre, le vécu des autres, autant que le sien. J’ai trouvé un espace où je ne suis pas seulement actrice mais où je continue à réfléchir. Et c’est cela que je souhaite continuer à mettre en pratique au quotidien.